« La Passe du Diable » de Jacques Dupont & Pierre Schœndœrffer (1956)

Les chevaux de Kessel

Les chevaux de Jef…
Que peuvent avoir en commun la jolie Séverine, le mat Ouroz et le robuste Igricheff?
D’abord, ces personnages emblématiques sont tous sortis de l’imaginaire du flamboyant écrivain Joseph Kessel (1898-1979). Ensuite, l’écrivain a pris soin de brosser leurs portraits en se servant de chevaux tel des miroirs révélateurs de leur psyché la plus profonde. Il a su insuffler le goût du lâcher-prise face aux risques à l’héroïne de son Belle de Jour (1928) lorsque la douce Séverine se lance derrière un cheval en ski-joering; une détermination absolue à son tchopendoz Ouroz, embarqué dans une folle chevauchée sur son fidèle Jehol dans Les Cavaliers (1967); ou une fougue tortueuse et mortifère à Igricheff, le bâtard kirkhize au cœur de pierre, lorsqu’il caracole sur Chaïtane, son étalon arabe de Fortune carrée (1930) : «Maintenant qu’il avait le diable entre ses cuisses de fer, quelque chose allait arriver qu’il ignorait, mais qui allait prolonger la guerre, les steppes, le vent. Il se pencha davantage sur l’encolure de Chaïtane.» (in Fortune Carrée)

Grand voyageur, reporter au long cours et homme d’excès, Kessel sert toute une œuvre romanesque nourrie de son vécu. L’un des derniers, Les Cavaliers, roman épique s’il en est, a envouté plus d’un lecteur en leur donnant le goût du voyage et l’envie irrésolue d’aller découvrir les paysages de l’Afghanistan. La magie de la lecture a quelque chose de gigantesque lorsqu’elle opère. On se laisse happer par l’aventure, transporter dans ce pays à la fois aride et chatoyant, en quelques pages, à respirer de la poussière, galoper sur un cheval fougueux, attraper le corps d’une chèvre à bout de bras, virevolter avec orgueil au cœur d’une partie de Bouzkachi.
Les pages se savourent à en devenir douloureux de laisser son héros, Ouroz, blessé, seul sur un petit chemin de crête, fier comme Artaban sur son cheval Jehol, face à une caravane de Pachtous armés jusqu’aux yeux, colorés comme dans un conte des mille et une nuits; ça sent l’affrontement, l’encens, le henné, le poil de chameau mouillé et la sueur de cheval mêlés. Un vrai péplum! On se dit, à quand le film? Il en existe un pourtant, datant de 1971, avec Omar Sharif que l’on imagine sans mal chevauchant dans la steppe avec le rictus du loup affiché au coin des lèvres. Cependant, rien ne remplace l’imaginaire du lecteur.

Comme tous les livres de Kessel, Les Cavaliers tient son côté vivant des reportages que le conteur de talent a effectué dans tout le pays au mi-temps des années 1950. Il avait embarqué avec lui Pierre Schœndœrffer, pas encore cinéaste, tout juste libéré des geôles d’Hô Chi Minh. Il en ressortira d’abord un film, co-réalisé avec Jacques Dupont, La passe du diable, sorti en salle dès 1956. Ouroz, Toursène et quelques autres sont déjà là dans ce scénario que le grand “Jef” a consacré au Bouzkachi, «Le grand jeu sauvage et magnifique des steppes». La série de reportages paraitra d’abord dans France-soir (“J’ai fait tourner les fils de Gengis Khan“), puis réunis sous le titre Le jeu du roi en 1969 où l’on découvre la fascination de Kessel pour ce pays et la genèse de son roman.

 

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