Le grand élan de la filière équine italienne
Un partenariat qui s’imposait
Avec la Biblioteca Storica Nazionale dell’Agricoltura
Nul n’ignore le rôle clé que jouèrent les écuyers italiens aux XVe et XVIe siècles, non seulement dans la conduite et le développement de leur art mais surtout, et en particulier, dès l’arrivée de l’imprimerie qui permit la transmission et la diffusion de leurs écrits et qui nous restent. Au début, serait-on tenté d’écrire en simplifiant, furent les Grisone, Ferraro, Pignatelli, Fiaschi et combien d’autres encore… Ces maîtres d’équitation transcrivirent leur savoir dans des ouvrages le plus souvent agrémentés de gravures. Des chefs d’œuvre. Cette connaissance partagée fit ensuite route vers le nord : la France, l’Allemagne…
Lancée en 2016, La Bibliothèque Mondiale du Cheval fut d’emblée convaincue que son cheminement international devait suivre, reprendre cette route.
Forte du soutien de connaisseurs, de personnalités tels que Mauro Checcoli, Mario Gennero, Giovanni Battista Tomassini, un premier colloque en 2022 au CONI (à l’occasion du Championnat d’Europe de concours complet à Pratoni del Vivaro), puis d’autres encore, comme cette journée d’étude en mai 2025 (pendant le CSIO de Rome), furent organisés.
Ce dernier rendez-vous fut l’occasion d’une belle rencontre, par l’intermédiaire de Giovanni Battista Tomassini, avec Remo Chiodi directeur du Ministero dell’agricoltura, della sovranità alimentare e delle foreste (MASAF) qui nous apprit que l’importante Bibliothèque du Ministère qu’il dirigeait comportait également une section importante consacrée au cheval. Il n’en fallait pas davantage pour avancer au galop vers une convention de partenariat entre les deux parties et une envie d’en savoir plus !
Ce que vous apprendrez au fil des réponses de Remo Chiodi et Anna Rita Roccaldo responsable de la dite bibliothèque, à l’interview à laquelle ils ont l’amabilité de répondre.
X.L : Comment avez-vous pris connaissance de l’existence de La Bibliothèque Mondiale du Cheval ?
R. C. : Avec le lancement du projet culturel de valorisation du monde du cheval et des traditions hippiques et équestres italiennes, nous avons décidé, au sein du MASAF, de promouvoir et de rendre plus accessible le patrimoine culturel lié au cheval et aux traditions hippiques et équestres italiennes, en accordant une attention particulière au fonds équestre de la Biblioteca Storica Nazionale dell’Agricoltura, conservée au Palazzo du MASAF.
Lorsqu’un projet voit le jour, il est naturel de regarder autour de soi et de s’inspirer des bonnes pratiques déjà menées avant nous dans la même entreprise. C’est ainsi que, grâce notamment à Gian Battista Tomassini,, membre du comité scientifique du projet, nous avons appris l’existence de la Bibliothèque Mondiale du Cheval.
X.L : Pourquoi vous a-t-il semblé utile que le MASAF s’en rapproche ?
A.-R.R.: La Direction Générale de l’Hippisme entend valoriser le patrimoine culturel et bibliographique consacré à l’hippisme de la Biblioteca Storica Nazionale dell’Agricoltura, située au sein du MASAF, et vise avant tout à faire connaître le monde de l’hippisme d’aujourd’hui à travers la tradition hippique et équestre d’hier : une tradition qui nous appartient profondément et qui mérite d’être redécouverte, étudiée et transmise. Dans cette perspective, la numérisation du patrimoine bibliographique revêt une importance décisive, car elle permet de rendre ce savoir accessible de manière moderne, à une échelle intergénérationnelle et internationale, en activant un cercle vertueux de connaissance, de recherche et de collaboration académique entre tous les chercheurs spécialisés dans le monde du cheval. À cette fin, la Bibliothèque Mondiale du Cheval pourrait être le partenaire idéal, au vu de l’important travail qu’elle a entrepris depuis plusieurs années pour le recensement et le partage du patrimoine bibliographique via son portail, qui le rend accessible aux internautes du monde entier.
X.L : Quelle est l’importance du fonds « cheval » (livres, documents) du Ministère de l’Agriculture italien (MASAF) ?
A.-R.R.: La Biblioteca Storica Nazionale dell’Agricoltura a été créée en 1860 en tant que bibliothèque de consultation et de documentation pour les fonctionnaires de ce qui était alors le Ministère de l’Agriculture, de l’Industrie et du Commerce. Partant d’un petit noyau initial de peu plus de 1 000 livres, on compte aujourd’hui près d’un million de volumes couvrant les sujets les plus variés, et pas seulement l’agriculture. Le patrimoine bibliographique consacré au cheval et au monde de l’hippisme et de l’équitation ne représente qu’une partie de ce vaste ensemble. En 2025, nous avons lancé un projet de valorisation de ce patrimoine et, comme première étape, un recensement des documents a été effectué. Les bibliothécaires sont en train de cataloguer chaque exemplaire. À ce jour, nous dénombrions 600 volumes anciens et modernes confondus, mais il s’agit d’un travail en cours : il y en aura très probablement plus du double. Nous le découvrirons à la fin de la phase de catalogage.
X.L : Quels en sont les ouvrages les plus remarquables ?
A.-R.R.: Les ouvrages les plus importants sont évidemment les plus anciens. La bibliothèque en possède 74. Le plus ancien est un texte italien daté de 1549, mais de nombreux autres, également italiens, méritent d’être signalés : Gli ordini di cavalcare de Federico Grisone, La Gloria del cavallo de Pasquale Caracciolo, Il cavallo frenato de Pirro Antonio Ferraro, et bien d’autres encore. Toute la littérature équestre des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles parle en quelque sorte italien.
X.L : Comment est-il classé ? Organisé ? Géré ?
A.-R.R.: Une partie du patrimoine déjà catalogué est accessible via l’OPAC (Online Public Access Catalogue) du Servizio Bibliotecario Nazionale (SBN), un système informatique permettant d’effectuer des recherches bibliographiques dans le catalogue collectif des bibliothèques italiennes. Ce qui n’a pas encore été catalogué est consultable dans un bulletin classé par catégories et sur des fichiers papier. Les publications consacrées au cheval se trouvent sous diverses entrées : zoologie agricole, zootechnie, médecine vétérinaire, races équines, institutions hippiques, courses, équitation.
À ce jour, il n’existe pas de catalogue dédié exclusivement au monde du cheval, et c’est aussi l’un des objectifs du projet de valorisation du patrimoine bibliographique et culturel. En ce sens, la collaboration entre la bibliothèque historique du MASAF et la Bibliothèque Mondiale du Cheval est parfaitement adaptée, car elle peut favoriser la création d’outils de connaissance plus ciblés, accessibles et utiles à la communauté scientifique et aux passionnés.
X.L : Est-il numérisé ?
A.-R.R.: Oui, en partie. Notre intention est de numériser tous les exemplaires les plus anciens.
X.L : Qui en a la charge ?
A.-R.R.: Actuellement, c’est le personnel de la bibliothèque historique qui s’en occupe, avec le soutien du service informatique.
X.L : Est-il accessible par tous ?
A.-R.R.: Bien qu’elle ait été créée à l’origine comme espace de documentation pour les fonctionnaires du ministère, la bibliothèque du Ministère de l’Agriculture a été ouverte au public dès le début. Imaginez qu’elle est accessible à tous… depuis 1871 !!!
Le patrimoine est accessible à tous, sur rendez-vous. Évidemment, les exemplaires anciens — c’est-à-dire tous les livres imprimés avant 1831 — ne sont consultables que dans des cas particuliers, à des fins d’étude. Ils sont parfois présentés lors d’occasions spéciales : à des délégations d’exception, à des ministres étrangers en visite auprès du Ministre Lollobrigida. Nous faisons tout notre possible pour les préserver. Ils sont manipulés par le personnel bibliothécaire avec une extrême délicatesse, avec des gants en coton. La numérisation sera également utile dans ce sens pour les préserver.
X.L : Qu’attendez-vous de ce partenariat avec La Bibliothèque Mondiale du Cheval ?
R. C. : Avant tout, nous considérons qu’il est d’une grande importance de pouvoir créer des réseaux et d’entrer en contact avec d’autres institutions bibliothécaires importantes, ce que ce partenariat rend possible. Nous attendons bien sûr de donner à cette fructueuse collaboration une grande visibilité, mais surtout nous pourrons faire connaître, rendre accessible et visible un patrimoine de beauté et de culture qui "piétine" littéralement dans les rayonnages de la bibliothèque du Ministère italien de l’Agriculture, de la Souveraineté Alimentaire et des Forêts. Pour nous, cela signifie également relier la mémoire au présent et au patrimoine culturel immatériel constitué par les pratiques, les traditions, les symboles, les événements et les arts équestres qui gravitent autour du cheval en Italie : nous tenons à faire connaître le monde de l’hippisme d’aujourd’hui à travers la tradition d’hier, une tradition qui nous appartient profondément et qui mérite d’être redécouverte et étudiée.
X.L : Plus largement, quel rôle le Ministère de l’Agriculture italien joue-t-il dans le domaine du cheval ?
R. C. : Le Ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté Alimentaire et des Forêts joue un rôle central dans la réglementation, la promotion et le développement du secteur hippique en Italie. Le Ministère supervise l’organisation des courses, la gestion des studbooks des principales races équines, la réglementation du système des hippodromes, le soutien à l’élevage national et la prévention du dopage. L’objectif est de garantir un développement équilibré et durable du secteur, tout en valorisant le patrimoine culturel, sportif et économique lié au cheval.
X.L : Quelle importance accorde-t-il aux courses et à l’élevage du pur-sang ?
R. C. : Les courses et l’élevage du pur-sang représentent un pilier historique de l’hippisme italien. La sélection du pur-sang anglais réalisée en Italie a contribué à la constitution de certaines des lignées de sang les plus prestigieuses au niveau international. Le Ministère accorde une grande importance à ce secteur et soutient activement l’activité des éleveurs, la qualité génétique de la race et l’organisation d’un calendrier de courses d’envergure nationale et internationale. L’objectif est de renforcer la compétitivité de l’élevage italien et de favoriser la présence de nos chevaux dans les principales compétitions européennes. À cela s’ajoute l’attention constante que le Ministère porte à l’amélioration de la qualité de nos courses internationales, notamment grâce à l’amélioration des standards des services offerts aux écuries étrangères qui choisissent de venir courir en Italie : un aspect essentiel pour rendre notre pays toujours plus attractif sur la scène hippique mondiale. Les premiers résultats commencent à se faire sentir après environ trois ans de travail intensif. Il reste encore beaucoup à faire, mais nous estimons être sur la bonne voie.
X.L : Quelle importance accorde-t-il aux courses et à l’élevage du trotteur ?
R. C. : Le trot constitue également une composante fondamentale du système hippique italien, tant par sa diffusion sur le territoire que par sa tradition sportive. L’Italie dispose d’une solide tradition dans l’élevage du trotteur et de nombreux hippodromes spécialisés dans cette discipline. Le Ministère gère le studbook, apporte un soutien aux éleveurs et assure la promotion des compétitions, avec pour objectif de préserver et de développer toute une filière. L’Italie occupe par ailleurs une place de premier plan au sein des institutions qui gouvernent le trot à l’échelle internationale, tandis que le trotteur italien exprime une sélection génétique parmi les plus appréciées au monde, comme en témoignent les résultats obtenus sur les pistes de plusieurs continents. En tant que race autochthone, le trotteur italien joue également un rôle important sur le plan de l’identité culturelle et constitue, dans les territoires où il est le plus présent, un moteur significatif de développement économique et social.
X.L : Et à celui du cheval de sport au travers du studbook Sella Italiano ?
R. C. : Une attention toute particulière est également accordée au cheval de sport, à travers la gestion du studbook du Sella Italiano, destiné au saut d’obstacles et aux autres disciplines équestres sportives. Cet outil est fondamental pour la sélection et l’amélioration génétique des chevaux destinés aux disciplines équestres. L’objectif est de valoriser l’élevage national et de favoriser la présence des chevaux italiens dans les principales compétitions sportives internationales, contribuant ainsi au rayonnement et au prestige de l’élevage italien dans le monde.
Dans ce cadre, le rôle joué par le Ministère est particulièrement important car il soutient les jeunes chevaux et, en particulier, les sujets issus de l’élevage italien dans un secteur — celui de l’équitation — souvent fortement dépendant de l’importation de chevaux déjà engagés dans l’activité sportive. Il s’agit donc aussi d’une action de protection et de continuité des traditions équestres italiennes qui, depuis l’invention du système d’équitation naturelle de Federico Caprilli, constituent l’une des bases techniques de l’équitation moderne.
Propos receuillis par Xavier Libbrecht




