Sur les traces de Giordano Ruffo, écuyer de Frédéric II
Sur les traces de Giordano Ruffo,
écuyer de Frédéric II
Fruit de la collaboration entre l’Université de Bologne et la Bibliothèque Mondiale du Cheval, une première bourse de recherche, spécialement conçue pour approfondir l’histoire de notre culture équestre, vient d’être attribuée.
par Giovanni Battista Tomassini
Il était temps ! Pour la première fois, une bourse de recherche postdoctorale expressément consacrée à l’étude de notre culture équestre vient enfin d’être attribuée en Italie. Certes, il s’agit encore d’un projet de recherche circonscrit, quoique important, et d’un financement d’un montant modeste. Mais c’est un premier pas essentiel. En effet, bien que l’Italie puisse se prévaloir d’une tradition équestre séculaire et qu’elle ait été le berceau de la littérature consacrée aux soins et au dressage du cheval, ce domaine, aussi spécifique qu’important, a jusqu’à présent été très peu exploré par nos universités. Alors que, dans d’autres pays comme la France, les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, nombre de mémoires universitaires et de thèses de doctorat sont consacrés à l’étude des textes relatifs à l’univers équestre, les recherches dans ce domaine restent très rares en Italie et portent surtout sur des œuvres ou des auteurs pris isolément, sans que soit suffisamment pris en compte le riche contexte culturel dans lequel ils s’inscrivent.
Et ce n’est sans doute pas un hasard si cette bourse de recherche, qui marque le début de la collaboration entre l’Université de Bologne et la Bibliothèque Mondiale du Cheval, est elle aussi financée… par les Français ! Mais peu importe. Espérons qu’elle puisse faire école et inciter nos institutions, universitaires ou non, à accorder davantage d’attention à un ensemble de savoirs dont l’importance ne se limite pas au seul domaine culturel, mais dont les retombées peuvent concerner l’ensemble de la filière équine.
La bourse a été attribuée à Flavia Guidi. Diplômée en études italiennes à l’Université de Pise, où elle a consacré son mémoire de master à la langue de deux petits traités médicaux du Moyen Âge, elle a ensuite obtenu son doctorat à Sienne. Au cours des six prochains mois, elle devra recenser et intégrer dans la base de données de la Bibliothèque Mondiale du Cheval les données bibliographiques des nombreux manuscrits et des premières éditions imprimées qui nous ont transmis le traité d’hippiatrie de Giordano Ruffo de Calabre.
Il s’agit d’une œuvre fondamentale, écrite par un homme de cheval qui servait dans les marestallae regiae, les haras royaux institués dans le royaume de Sicile par l’empereur Frédéric II afin d’assurer la remonte de la cavalerie impériale et de fournir des chevaux à la cour. Jusqu’alors — nous sommes vers le milieu du XIIIe siècle — les rares textes consacrés aux soins du cheval qui circulaient en Europe, c’est-à-dire à ce qui ne deviendrait que plusieurs siècles plus tard la médecine vétérinaire, étaient des traductions d’ouvrages arabes qui, pour la plupart, traduisaient eux-mêmes des textes de l’Antiquité.
Le traité de Ruffo est le premier texte original dû à un auteur occidental et il a exercé une influence considérable sur les auteurs qui lui ont succédé, tels que Piero de’ Crescenzi, Lorenzo Rusio et Dino Dini, jusqu’au Bolonais Carlo Ruini (1598), précurseur, à la Renaissance, de la médecine vétérinaire moderne. L’œuvre nous est parvenue par la tradition manuscrite sous différents titres : Mariscalcia equorum, Liber de curis equorum, Cyrurgia equorum. Le texte fut rédigé en latin, mais plusieurs versions dans d’autres langues sont également connues : toscan, sicilien, catalan, provençal, français et allemand. Il en existe même une en hébreu.
Flavia Guidi, qui a consacré sa thèse de doctorat au texte de la plus ancienne traduction en langue vernaculaire du traité de Ruffo, rédigée en ancien pisan, aura précisément pour tâche de recenser cette abondante moisson de versions d’une même œuvre : près de quatre-vingts sont connues en latin et une centaine dans les langues vernaculaires italiennes.
« Nous avons choisi Ruffo, explique Marie-Laure Peretti, chercheuse à la Bibliothèque Mondiale du Cheval, parce que, dès l’époque de Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250), ses écrits constituent un point de référence particulièrement intéressant à partir duquel on peut espérer reconstituer les voies de circulation des savoirs sur le cheval dans le bassin méditerranéen. »
« Dans le projet de la Bibliothèque Mondiale du Cheval, ajoute son directeur Pascal Buléon, l’Italie occupe une place privilégiée, compte tenu du rôle qu’elle a joué dans l’histoire de l’équitation européenne. Nous avons ainsi conclu un accord avec la Bibliothèque du Quirinal, engagé une collaboration très active avec la Bibliothèque du ministère italien de l’Agriculture, organisé à Rome un colloque en collaboration avec le Comité olympique italien et publié le travail de plusieurs collègues italiens (Mario Gennero et Patrizia Arquint), qui ont sélectionné cent ouvrages historiques essentiels à l’histoire de l’équitation en Italie. »
« L’Université de Bologne et, en particulier, la Bibliothèque universitaire vétérinaire “G.B. Ercolani”, me précise Anna Maria Grandis, enseignante au Département des sciences médicales vétérinaires de l’Alma Mater, sont particulièrement intéressées par cette collaboration avec la Bibliothèque, compte tenu de la place qu’occupe le cheval dans la tradition vétérinaire italienne et du regain d’intérêt dont cet animal fait aujourd’hui l’objet, après une période de relatif déclin. L’Université de Bologne contribuera à cette recherche non seulement en assurant le suivi de son déroulement, mais aussi en mettant à disposition les ressources et les compétences nécessaires à sa réalisation. »
Comme nous le disions, il s’agit d’un petit pas, mais d’un pas important, car il vise à attirer l’attention du monde universitaire italien sur l’ensemble des savoirs liés au cheval, avec la conviction que cette démarche peut contribuer non seulement à éclairer un chapitre important de l’histoire culturelle de notre civilisation, mais aussi à nourrir et à enrichir tout un secteur — celui des courses et de l’équitation — qui montre aujourd’hui les signes d’une vitalité nouvelle et qui, pour se projeter dans l’avenir, a grand besoin d’avoir pleinement conscience de son passé.
Publié le 30/09/2026 sur le site de la Reppublica


