Maroccus extaticus, 1595

Marocco, cheval savant du XVIe siècle

La légende du petit cheval savant du Moyen Âge, accusé de sorcellerie et brûlé en place publique est resté vivace depuis le XVIe siècle avec toutefois quelques variations: son nom et l’époque de ses prouesses sont restés invariables, en revanche, l’origine de son propriétaire et le lieu et l’issue du procès changent d’une version à l’autre.

La 2e édition du dictionnaire de Baucher l’évoque à l’article sur le travail des chevaux en liberté : « L’étonnement [suscité par le cheval] est allé souvent jusqu’à la crainte du sortilège. Nous avons sous les yeux un vieil ouvrage sur l’Équitation, de M. Delcampe, écuyer de la grande écurie du roi, imprimé en 1664, qui nous en donne un triste exemple : « Un Napolitain, nommé Piétro, avait un petit cheval dont il sut mettre à profit les dispositions naturelles ; il le nommait Mauraco. Il le dressa, et lui apprit à se manier sans selle ni bride, et sans que personne ne fût dessus. Ce petit animal se couchait, se mettait à genoux et marquait autant de courbettes que son maître lui disait. Il portait un gant, ou tel autre gage qu’il plaisait à son maître de lui donner, et à la personne qu’il lui désignait. Il sautait le bâton et passait à travers deux ou trois cercles les uns devant les autres, et faisait mille autres singeries. Après avoir parcouru une grande partie de l’Europe, son maître voulut se retirer; mais en passant par Arles, il s’y arrêta. Ces merveilles frappèrent tellement le peuple, et l’étonnement fut porté à tel point, qu’on le prit pour un sorcier. Piétro et Mauraco furent brûlés comme tels sur la place publique. »

D’autres sources confirment plutôt une origine anglaise au fameux petit cheval : orthographié Marocco, Mauraco ou Moraco, on le connait Outre-Manche sous le surnom de the Dancing Horse ou the Bankes’s Horse du nom de son propriétaire, William Banks, ou encore the Thinking Horse, voir the Politic Horse. On le décrit comme un petit cheval bai, athlétique et souple, doté d’une grande intelligence. Il aurait vécu entre 1586 et 1606.

Un article du Magasin Pittoresque de 1842 détaille : « Plusieurs auteurs anglais de la fin du seizième siècle font mention du cheval Marocco, qui appartenait à un individu nommé Bank. C’était un cheval savant, et un prodige à celle époque où l’on s’occupait peu de l’éducation des animaux. Les poëtes, toutefois, ont certainement exagéré son mérite. Dekker, dans son Satiromastic, prétend que le cheval de Bank montait au sommet de Saint-Paul. Peele assure qu’il jouait du luth, instrument très à la mode du temps de Shakespeare. On trouve encore quelques exemplaires d’une brochure de treize feuillets, intitulée : Maroccus extaticus, ou le Cheval bai de Bank en extase. Discours sous forme d’entretien joyeux entre Bank et sa bête, anatomisant quelques abus et intrigues de notre temps, etc. Un des exemplaires de cet ouvrage satirique, où Marocco a souvent de la verve et de l’esprit, a été vendu, il y a peu d’années, pour le prix énorme de treize guinées (environ 338 fr.). Sur la première page, une gravure en bois représente Marocco s’escrimant au fleuret avec son maitre. À ses pieds sont deux dés qui indiquent quelle était son habileté à ce jeu. Dans l’Histoire du monde, W. Raleigh a écrit : « Assurément, si Bank eût vécu dans les siècles d’ignorance, il eût fait honte à tous les enchanteurs du monde, car aucun d’eux ne fût parvenu à dompter et instruire un animal comme il a su faire de son cheval. » Il semblerait qu’il y eût dans ces paroles une triste prophétie et un avertissement. Quelques années plus tard, Bank eut l’imprudence d’aller chercher fortune en Portugal, où la foi catholique se défendait et se propageait à l’aide des bûchers : Marocco et son maître y furent brûlés comme sorciers. »

Plus récemment, Jan Bondeson lui consacre un chapitre très fouillé ( The Feejee Mermaid, Cornell University, 2014). William Banks, originaire de Stafford, aurait démarré le travail des chevaux vers 1580. Il se serait produit dès 1591 à Shrewsbury avec un cheval blanc. Il aurait acheté Marocco poulain en 1589 : vif et intelligent, le petit bai fut facile à éduquer. Banks présenta son ‘Cheval dansant’ vers 1593 à Londres et rencontra un succès immédiat. La littérature conserve des descriptions de ses prestations : Marocco pouvait se mettre debout, reculer, se coucher et jouer le mort, aller chercher un spectateur désigné par son dresseur ou rendre un gant, compter des pièces de monnaies, etc.
En plus d’être au cœur du pamphlet Maroccus Extaticus (1595), les prouesses du duo sont également citées dans une des premières pièces de Shakespeare (Love’s labour’s lost également vers 1595). La grande tournée entreprise ensuite laissa parfois le spectateur entre peur et stupeur, comme en Écosse, où on le traita de sorcier et son cheval d’esprit malin. Pour regagner l’attention des londoniens à son retour en 1601, où d’autres spectacles animaliers avaient fleuri, Banks aurait embarqué son cheval en haut de la tour de la cathédrale Saint-Paul, le long d’un escalier étroit en colimaçon. Véridique ou pas, la redescente a dû être extrêmement compliquée. Cet exploit a été chanté par Thomas Dekker, comme le cite l’article du Magasin Pittoresque.
On retrouve Banks et son cheval triomphant la même année à Paris. Le ministre Jean de Montlyard en gardera une forte impression si on en juge les quelques notes laissées dans sa traduction d’Apulée, Les Métamorphoses, ou L’asne d’or (Paris, Langelier, 1602). Banks reçut également la visite de quelques érudits, comme Casaubon, et dû démontrer que les exploits de son cheval étaient bel et bien le fruit d’un long et patient dressage et non de la sorcellerie. Son passage par Orléans provoqua plus de remous : Banks fut arrêté, accusé de sorcellerie et menacé du bûcher. Pour sa défense, il convainquit les ecclésiastiques qui l’accusaient de laisser faire à Marocco une démonstration de son talent : le cheval, sur les ordres de son dresseur, alla s’agenouiller devant une croix… Les moines reconnurent s’être trompés et attribuèrent son génie à la bonté divine. L’anglais put reprendre sa route qui l’emmena de Lisbonne à Rome ou Frankfort. Le poète Ben Jonson, ami de Banks, ajouta une touche de son cru à la légende de Marocco, en forme d’un épigramme publié en 1616, où il fit périr le duo sur le bûcher.

Les différents écrits ne donnent pas beaucoup de détails sur la fin de carrière de Banks, qui ne se produira plus après 1607, ni avec Marocco, ni avec un autre cheval. On sait seulement que l’anglais finira par ouvrir une taverne dans un quartier commerçant de Londres. Le dresseur aurait révélé ses secrets de dressage à Gervase Markham que celui-ci reproduira dans son Cavelarice sorti la même année (livre 8, chap. 5) : Banks a passé beaucoup de temps avec son cheval, usant de patience, de gentillesse et de récompense dès que l’action demandée était correctement exécutée, même si cela voulait dire ne pas nourrir le cheval avant l’entrainement… La sensibilité et la finesse d’observation du cheval ont fait le reste, car Banks ne put jamais en dresser un autre.

Marocco eut de nombreux successeurs qui valurent à leurs dresseurs de passer à la postérité comme Billy, un des chevaux du cirque Astley (vers 1700), ou plus récemment Hans Le malin. Aujourd’hui, personne n’enverrait le frison Zingaro de Bartabas ou la shetland Petit cœur de Jean-François Pignon au bucher.

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