Rarey à l'épreuve critique

En mars 1858, le journal Le Sport relatait la séance expérimentale de la méthode Rarey sur Stafford, un demi-sang normand connu pour sa "férocité" : né en 1852, acheté en 1855 et affecté au dépôt du haras de Cluny, l'entier a révélé d'un caractère difficile dès son arrivée, et sa dangerosité n'a fait qu'empirer au fil des ans : ruades, morsures, attaques ont rendu ses soins au quotidien extrêmement périlleux pour la vie des palefreniers. On a fini par ne plus le sortir, lui jeter sa nourriture; certains éleveurs refusant même ses saillies de peur qu'il ne transmette son caractère à ses poulains : « Ce cheval, arrivé par le chemin de fer, était mené par deux hommes avec toutes les précautions qu’exigerait la conduite d’une bête féroce. Il avait les yeux bandés, il portait une muselière et un caveçon auquel deux courroies étaient attachées et servaient à le maintenir. Même privé de lumière, ce cheval se défendait avec énergie; il fallut procéder lentement pour parvenir à faire tomber l’appareil qui lui couvrait les yeux. Il piaffait et poussait des hennissements qui rendaient sa présence dangereuse pour les personnes qui l’entouraient. Aussi son exhibition ne fut pas de longue durée. Il avait suffi de voir les allures et l’œil à tout à la fois terrifié et terrifiant de ce cheval pour le juger tel qu’on l’avait représenté.»  L'époque n'était pas à dénoncer les mauvais traitements infligés à un Stafford complétement effrayé, traitements qui ont probablement dû accroitre sa rétivité avant que l'on vienne l'en délivrer…

« M. Rarey s’est emparé de Stafford et l’a conduit dans un box, où il s’est enfermé avec lui. Au bout d’une heure, il en sortait monté sur ce cheval qu’il gouvernait à l’aide d’un simple bridon. Il l’a fait marcher, trotter, galoper à son gré et sans effort; il a battu le tambour à ses oreilles, fait claquer son fouet, et le cheval n’a ni sourcillé, ni bougé. Après cette épreuve, M. Rarey a ramené le cheval dans son box, où il fut mis en liberté pendant qu’on lui donnait l’avoine et qu’on lui faisait sa litière. 
Cette épreuve concluante a provoqué des marques unanimes de satisfaction de la part de toute l’assemblée à l’adresse de M. Rarey, qui a été  félicité, complimenté et même acclamé.
» L'époque n'était pas à dénoncer les mauvais traitements infligés à l'étalon qui ont probablement dû accroitre sa rétivité avant que l'on vienne l'en délivrer. Cependant, le traducteur de la méthode, François de Guaita, indique que l'expérience n'a pas été aussi concluante que ça, mais tempère dans son intriduction : « Malgré l'échec qu'a rencontré le fameux dompteur avec l'étalon Stafford, qui est
redevenu, quelques jours après le traitement, aussi méchant que par le passé, l'efficacité de sa méthode est incontestable.
»

Plus d'un siècle plus tard, l'historien du cirque Henry Thétard (in La merveilleuse histoire du cirque, Paris, Julliard, 1978), tente d'analyser rétrospectivement le "secret" de Rarey. Ses contemporains n'ont jamais percé sa méthode, et les hypothèses sont allées bon train : substance anesthésiante frottée sur les mains, poudre soufflée dans les naseaux, hypnose, voire odeur de sueur particulière du dresseur. Rarey publia des brochures jugées volontairement trop vagues, et remporta son secret avec lui en Amérique. Il y décrit pourtant un système de contention lui permettant de rester en sécurité en gardant un antérieur replié le temps nécessaire. On y trouve également une méthode pour littéralement couper le souffle du cheval.
Cependant, sa technique semblait reposer sur un calme absolu face à l'animal, des caresses méthodiques partant du bout du nez jusqu'aux jambes, et une confiance en lui désarmante. Thétard conclut que le vrai talent du dompteur résidait avant tout dans cette maîtrise de soi, quel que fût le procédé utilisé : «  J. S. Rarey, un petit homme pâle, à favoris blonds, demandait au public de lui fournir ses sujets. Tous les maquignons, tous les propriétaires d'écuries de Prusse lui amenaient les pensionnaires dont ils n'avaient rien pu tirer jusque-là et, en quelques minutes, Rarey leur rendait un animal soumis comme un agneau.
[…] On vit seulement que le dompteur de chevaux se présentait en pleine confiance à l'animal furieux, ne faisait aucun mouvement quand celui-ci se jetait sur lui et se contentait de le regarder... Le cheval s'arrêtait invariablement avant d'avoir atteint l'homme et renâclait. Alors, très doucement, Rarey caressait la bête aux naseaux, puis entre les oreilles, lui couvrant les yeux avec les mains. Il continuait ensuite ses attouchements sur tout le corps et terminait par les jambes.
En dix minutes, un quart d'heure au plus, l'animal était complètement à la merci de l'homme qui en faisait ensuite ce qu'il voulait

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