Johan Dejager, l’éditeur qui s’ignorait

Great Books on Horsemanship : c’est le titre d’un ouvrage unique. Plus de cinq kilos (5,2 kgs) le bébé ! Ce livre est un monstre. Une contribution hors norme à la connaissance, à l’histoire et à la mémoire…
Édité pour le compte de Johan Dejager son inspirateur par Koninlijke Brill-Hes & De Graaf, imprimé en Slovénie sur un papier de 150 grammes il offre 784 pages (230 x 320 mm), pour la plupart d’entre nous jamais lues, jamais vues, le tout sous couverture cartonnée, logé dans un coffret de bonne facture, pour 175 euros. Tirage limité, cela va de soi. Dans le mille ! Unique vous dit-on.

Monstre de rareté, monstre d’opiniâtreté, d’originalité en bref monstre de passion. Celle d’un homme de cheval belge qui s’est découvert, sur le tard, lorsqu’il en eut les moyens un goût plutôt prononcé pour ne pas dire excessif pour le livre ancien, le livre rare, exclusif, collant évidemment à son autre passion : le cheval qu’il a vécue comme cavalier, propriétaire d’une écurie de concours, organisateurs de concours de haut niveau (CSI5 d’Anvers et aujourd’hui Waregem).

Il était une fois un livre…
Sans l’homme de cheval, le flamand Johan Dejager, pas de livres et surtout pas CE livre : Great Books on Horsemanship, compilation si elle n’est exhaustive, en tout cas unique de ce que l’édition des XVI ème et XVII siècle ont produit sur le thème.
Initialement le livre eût dû s’intituler Great Authors on Horsemanship. « Car je voulais faire un voyage dans le temps et présenter tous les auteurs importants, qui on écrit sur le cheval, l’équitation, la science vétérinaire et la cavalerie et ce à l’aide de ma collection de livres » explique l’intéressé. Plus de trois cent cinquante au total référencés dans un ordre d’abord chronologique puis selon les influences géographiques (Italie, Espagne, Allemagne, Pays Bas, Angleterre et France) le tout en mettant l’accent sur la description de chaque livre au travers d’une fiche, la plus complète, la plus riche possible.

Et Johan Dejager d’expliquer que le livre s’est fait en trois phases et en sept ans ! « J’ai mis toutes les fiches de livres (renseignée à chaque achat de livre) dans un grand document avec pour chaque auteur sa biographie et la bibliographie de ma bibliothèque. Puis, dans un deuxième temps j’ai cherché et trouvé un spécialiste dans chaque pays pour ordonner, compléter et éliminer ce qui s’imposait. Il s’agit de Philippe Deblaise pour la France, de Tim Clayton pour l’Angleterre, Valentin Moreno pour l’Espagne, Carlos Pereira pour le Portugal, Mario Gennero pour l’Italie et Claudia Condry pour l’Allemagne et les Pays Bas .

À cela, afin d’enrichir encore l’ouvrage nous avons pioché dans les essais écrits sur des thèmes différents par Elisabetta Deriu (An art in motion. The development and dissemination of equestrian knowledge in Europe (16th – 17th centuries),  Thierry d’Erceville (The development of the cavalry as shown in the works of military equerries of the 17th and 18th centuries), Bernard Clerc (The development of equine medicine in Europe viewed through the works of the equine veterinarians of the 17th and 18th centuries) et Tim Clayton (Horsemanship in paintings, drawings and prints: the outstanding artists who marked four centuries). Je ne les remercierais jamais assez pour leurs contributions induites ».

Côté illustration un certain Hugo Maertens, spécialise de la photographie d’art a pris près de 2000 clichés de pages de livres ce qui porte à 1029 le nombre d’illustrations finalement choisies par Johan Dejager qui est resté le maître d’ouvrage au sens littéral du terme.
« Une fois ce travail terminé j’ai contacté Sebastiaan Hesselink, de la maison HES & de Graaf pour l’impression. Ensemble nous avons conclu qu’un travail d’édition s’imposait et monsieur Koert Van Der Horst, ancien curateur de la bibliothèque des manuscrits de l’université d’Utrecht au Pays Bas, a mis trois ans pour vérifier, ligne par ligne, tous les textes, pour les compléter et uniformiser l’ensemble, ce qui a d’ailleurs amené à de nouvelles informations jusqu’à présent inconnues. Cees de Jong a pu alors procéder à la mise en page ».

Johan Dejager a donc édité la « compil » du siècle. Ou plutôt la compilation que les éditeurs des XV ème et XVI ème du genre, ont produit en leur temps… Et ce qu’il en reste ! Rares et chers dans tous les sens du terme ces livres, ces manuscrits. Avant le livre il y eut donc le collectionneur et une idée. « C’était à Paris pendant le salon du livre ancien au Grand Palais. Philippe Deblaise et moi étions en train de prendre un café et on se disait que les derniers livres, qui traitaient de la matière étaient « Anthologie de la littérature équestre  » de Paul Morand et le livre de John Podeschi sur la collection de Paul Mellon ». Ils dataient un peu : 1960 pour l’un, 1981 pour l’autre. Donc temps de faire quelque chose peut être… ». Et Johan Dejager qui n’est pas homme à s’en glorifier d’ajouter « et de permettre à d’autres que moi de profiter de ce travail de collectionneur ». Ce… Et pas « mon ». Vous allez comprendre pourquoi ?

Et un collectionneur 

Pour Johan tout a commencé il y a plus de 20 ans. « Je visitais le salon des antiquaires à Paris. Un exposant avait, dans son stand, l’énorme livre de Drummond de Melfort, Traité sur la cavalerie, de 1776, dans un splendide maroquin rouge avec les armes d’une famille très renommée. Ne connaissant rien du livre ancien j’ai été surpris de la beauté du tome avec les planches mais aussi du prix que coûtait le livre. Près de 5000 € de l’époque probablement. C’était alors trop pour moi. Malgré le désir, je ne l’ai pas acheté ».
Johan Dejager assure que l’envie de collectionner sérieusement l’a repris en fait au débotté « après la lecture d’un article consacré à Philippe Deblaise, fondateur de la librairie Philipica, signé de François Monmarson, dans le numéro de Juillet 2000 de l’Eperon. J’ai appelé la rédaction pour avoir le numéro de téléphone de Philippe. Tout à commencé là. Philippe est, à ma connaissance, le seul libraire spécialisé dans le livre ancien sur le cheval et l’équitation avec des compétences historiques, littéraires, voire même philosophiques et, avant tout, un grand homme de cheval.
Je me suis rendu sur place, à Gémozac, au nord de Bordeaux, pour rencontrer Philippe. Dès le premier moment le contact a été bon et il l’est resté jusqu’aujourd’hui. On a parlé livres pendant deux jours ! Une relation de confiance, de confidence et d’amitié s’en est suivie. Philippe m’a introduit dans ce monde. Une véritable immersion. Les noms d’auteurs, s’enchainaient, se répondaient : Amman, de Bruyn, Grisone, Pluvinel, jusqu’à Winter et Zuniga.
Pendant cette visite, Philippe m’a montré ses trésors du XVI ème siècle auquel on peut ajouter Kunstlicher Bericht, Corte, Rusius, Ruxner, Meister Albrecht et autres. Finalement j’ai craqué et j’ai acheté une trentaine de livres. Ce qui a formé le fond de ma collection ».
Question chiffres Johan reste prudent mais il admettra qu’avec le chèque signé ce jour là il aurait pu s’acheter une jolie petite voiture de sport !

À la question « aimez-vous négocier ? » l’homme d’affaire ne recule pas : « Oui. C’est à dire que j’essaie toujours de connaitre le prix idéal que j’aimerais payer pour un livre et, avec ce prix en tête, j’entame la négociation avec le vendeur ». Patient ? « Non ! D’ailleurs nombreux sont mes amis qui ont été étonnés d’apprendre que je consacrais du temps à ce travail de collectionneur puis d’éditeur ou d’auteur ».

Acheteur impulsif ? Raisonné ? « Les deux mais un coup de fil avec Philippe me guide ou non dans mon achat ». Sa meilleure affaire ?
« Souvent de bons livres que j’ai pu acheter dans des petites ventes comme le bel exemplaire de Antonio Tempesta, Serie dei cavalli di diversi paesi, qui était le seul livre sur le cheval dans une vente à Drouot, à Paris, il y a quelques années ; également Kurtzer Extract von Zaumung der Pferdt, que j’ai acheté pour peu d’argent au titre de manuscrit anonyme mais qui, d’après Koert Van Der Horst, l’éditeur du livre, est attribué par sa signature, à Winter von Adlerspfluegel, l’un des grands auteurs allemands du 17e siècle ».

De jolis coups, mais des ratages aussi ! Ainsi cette première édition de Marcus Fugger, Von der Gestuterey de 1578 ou le livre, presque introuvable de Dorohostasjki : Hipica de 1603.

Une fierté ? Une perle rare dans les rayons de la bibliothèque ? « Sans doute le manuscrit de Giovan Battista Pignatelli, Bellissimi secreti da cavalli di Pignatello. Diffinitione che vuol dir arte ueterali o uero marescalchena de 1598. Philippe l’avait déniché chez un collectionneur en France. Après 5 ans de négociations courtoises son propriétaire a été disposé à nous le céder ».

Au fil des années, Johan Dejager a rencontré d’autres libraires, comme Sebastiaan Hesselink « une éminence dans le  » beau livre  » » mais, sans chercher, au gré du hasard en fonction du « scope » c’est à dire du cadre de sa collection. Sur ce point, il n’a pas mis longtemps à se déterminer : « J’ai tout de suite mis l’accent sur le 16e et 17e siècle parce que j’aime bien ces ouvrages du début de l’imprimerie. En second lieu que du « beau livre » : des ouvrages qui ont quelque chose de spécial, bien illustrés, bien reliés. Après 1700, je ne cherche que des livres avec de belles planches ou de belles séries de planches.

Ses préférés ? Ceux qu’il ouvre le plus volontiers ? « Il y en a deux, Stradanus de Johannes Equile (1648) et Serie dei cavalli di diversi paesi, d’Antonio Tepesta (1590) ». Pourquoi? « Pour la beauté des chevaux baroques ».

Avec environ 350 livres sur ses rayons Johan admet volontiers qu’il a encore beaucoup à lire, mais qu’il les connaît tous pour les avoir feuilletés en détail. Ce qui amène à l’inévitable question qui taraude tout collectionneur de livres et ce depuis toujours : bibliophile ou bibliomane ?
« Difficile à dire. Sans doute les deux mais probablement, peut-être un peu plus bibliophile. Je continue à lire beaucoup sur le sujet. J’achète des livres de référence. Je reçois et consulte beaucoup de catalogues de libraires et je suis, chaque semaine, une vingtaine de ventes aux enchères dans le monde entier ».

Ce qui permet d’embrayer sur l’état du marché du livre ancien sur le cheval et de l’équitation ? « Je trouve personnellement que les beaux livres deviennent de plus en plus rares et que les prix montent assez  rapidement. Il y beaucoup de livres que j’ai pu acheter et que je n’ai jamais vu réapparaitre sur le marché après ».

Une bonne raison pour ce collectionneur hors pair de se résoudre à adopter, comme tous les grands collectionneurs, pour « ex-libris », sous l’en-tête Bibliotheca Hippologica, ce dessin de mors ancien extrait d’une planche qui lui plaisait extraite d’une page du livre de, Hans Kreutsberger : Warhafftige und eygentliche Contrafactur.

Propos recueillis par Xavier Libbrecht